Production

Prestataires : « Aucune visibilité sur les scénarios de reprise » (E. Barthélémy, B Live)

Par Thomas Corlin | le | Matériel

Moins visibles dans la chaîne du spectacle vivant que les artistes ou les lieux de diffusion, les prestataires techniques subissent d’autant plus la crise qu’ils ne bénéficient pas de dispositifs d’aide dédiés. Cofondateur de la structure B Live qui fournit scène et technique pour le spectacle et le cinéma, Éric Barthélémy décrit la situation du secteur et comment celui-ci y fait face.

Montage à Bercy (Paris 12<sup>e</sup>) par B Live. - © D.R.
Montage à Bercy (Paris 12<sup>e</sup>) par B Live. - © D.R.

Comme était répartie l’activité de B-Live avant la crise, et qu’en est-il resté cette année ?

Notre chiffre d’affaires avoisinait 80 millions d’euros par an avant la pandémie. Naturellement ça ne sera pas le cas cette année. B Live est organisé autour de deux pôles : un pôle Entertainment qui regroupe les prestations techniques de sonorisation, éclairage, vidéo, structure pour le spectacle vivant, l’événementiel, l’audiovisuel et les chantiers d’installation et d’intégration, et un pôle Cinéma où nous mettons à disposition de nos clients l’éclairage, la caméra, les groupes électrogènes ainsi que des studios de tournage pour des longs ou des courts métrages, des séries, de la fiction ou de la publicité. Le groupe compte en tout environ 250 salariés en fixe, et travaille régulièrement avec un grand nombre d’intermittents.

Toutes nos activités se sont complètement arrêtées pendant le premier confinement du printemps dernier. Depuis, nos deux priorités sont restées de protéger la santé de nos salariés, et l’entreprise et ses emplois, nous avons donc mis l’ensemble de nos équipes en activité partielle et fermé nos établissements dès le 17 mars. L’activité a repris progressivement dans le pôle Cinéma à partir de mi-juin pour retrouver depuis l’été un niveau comparable à ce que nous connaissons habituellement. Heureusement, les tournages en extérieur comme en studio sont restés autorisés pour le deuxième confinement et nous continuons de travailler, avec des protocoles sanitaires renforcés.

Nous avons travaillé sur quelques sujets de fond liés à l’amélioration et à l’optimisation de notre outil de travail.

La situation est complètement différente dans notre pôle Entertainment, où seuls les plateaux de télévision et les chantiers d’installation et d’intégration ont véritablement repris après le confinement du printemps. Nous avons habituellement une très grosse activité sur les festivals d’été qui ont tous été annulés et, d’une manière générale, les prestations pour le spectacle et l’événementiel se sont réduites comme peau de chagrin. Nous avons par exemple eu la chance de travailler sur le Festival des Festivals, qui était en réalité un plateau de télévision en extérieur qui s’est tenu en lieu et place de Rock en Seine à la fin du mois d’août.

Les tournées sur lesquelles nous travaillions pour l’automne ont toutes été décalées et le couvre-feu puis le nouveau confinement ont mis un dernier coup d’arrêt à nos activités de prestations sur ce pôle.

Cette période a-t-elle été l’occasion de lancer d’autres projets ?

Nous avons limité au strict minimum la mobilisation de nos salariés pendant cette période d’activité partielle, pour une raison évidente de protection de notre trésorerie, qui est une priorité absolue dans cette période de crise. Cependant, nous avons travaillé sur quelques sujets de fond liés à l’amélioration et l’optimisation de notre outil de travail, l’organisation de nos entrepôts et la mise en place d’un véritable showroom à Bussy-Saint-Georges (Seine-et-Marne). Nous avons aussi mis cette période à profit pour proposer à nos équipes des formations, en utilisant autant que possible tous les dispositifs existants. 

Une scène montée par B Live à Rock En Seine à Saint Cloud (92)
Une scène montée par B Live à Rock En Seine à Saint Cloud (92) - © D.R.

De quels dispositifs d’aide avez-vous bénéficié pour vous maintenir cette année ? 

La taille de l’entreprise ne nous a pas permis de faire appel à d’autres dispositifs.

Nous avons déployé l’ensemble des dispositifs mis à disposition de nos entreprises par les pouvoirs publics : activité partielle, décalage du paiement des charges sociales et fiscales (avec, depuis, des exonérations d’une partie de ces charges), et décalage des remboursements d’emprunts. Cette dernière mesure est particulièrement importante pour les prestataires techniques que nous sommes, puisque nous investissons tous les ans entre 10 et 20 % de notre chiffre d’affaires dans du matériel technique. Enfin, nous bouclons actuellement un Prêt Garanti par l’Etat, ce que nous avons fait tardivement pour mieux appréhender l’enveloppe dont nous aurions besoin. La taille de l’entreprise ne nous a pas permis de faire appel à d’autres dispositifs, réservés à des entreprises de plus petite taille.

L’ensemble de ces dispositifs s’est avéré relativement efficace jusqu’ici, puisque nous n’avons constaté que peu de défaillances dans notre secteur depuis le début de la crise. Mais nos entreprises, qu’elles soient petites, moyennes ou de taille plus importante, ont toutes puisé dans leur trésorerie et se sont endettées de manière considérable. Les pertes générées en 2020 sont abyssales. Cela pose des problèmes évidents de bilan, d’endettement, de fonds propres… Nous n’avons aujourd’hui aucune visibilité sur les scénarios de reprise, mais nos entreprises, et les filières de l’événementiel, de l’audiovisuel et du spectacle vont encore se fragiliser dans les mois qui viennent. Les capacités d’investissement de celles qui survivront seront très largement entamée.

Pour résumer, nous sommes plongés depuis des mois dans une sorte de coma artificiel, relativement protecteur sur le très court terme, mais préoccupant pour la suite.

Scène montée par B Live au Hellfest à Clisson (44)
Scène montée par B Live au Hellfest à Clisson (44) - © D.R.

Quelles sont les quelques perspectives du secteur dans ce contexte, et quelles sont les revendications de la filière ? 

Nous dépendons de l'évolution de la situation sanitaire, et celle-ci n’offre pour l’instant aucune perspective temporelle. Le scénario le plus optimiste est celui d’une reprise très progressive courant 2021, pour arriver à un retour à la normale ou presque d’ici la fin de l’année. Mais il est d’ores et déjà acquis que l’année 2021 sera très difficile. Les producteurs et les organisateurs de tournées et de festivals travaillent sur des aménagements des protocoles pour que l’activité puisse redémarrer au plus vite.

Nos salariés continuent de créditer leurs compteurs de congés pendant l’activité partielle.

Concernant les enjeux de la filière, le premier d’entre eux était de la rendre visible et lisible auprès des pouvoirs publics, et de nous assurer que nos ministères de tutelle avaient bien conscience de la diversité de métiers que nous représentons et des enjeux de survie qui sont les nôtres.

Si nous voulons éviter des dépôts de bilan en cascade, il est absolument impératif que l’ensemble des dispositifs qui ont été mis en place soient maintenus et améliorés. Certains sujets critiques, comme le fait que nos salariés continuent de créditer leurs compteurs de congés pendant l’activité partielle, ont été posés mais pas encore réglés. Les pouvoirs publics devront nous aider à trouver une solution à cette « bombe à retardement », comme l’a encore récemment dit Bruno Le Maire. Pour les prestataires techniques, il s’agit encore une fois essentiellement de dispositifs leur permettant d’assurer leur survie. Mais toutes les solutions entraînant une augmentation de l’endettement poseront d’autres problèmes qu’il faudra régler par la suite.

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