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Musique contemporaine et médiation : le compositeur Nicolas Frize orchestre un concert dans un lycée

Par Thomas Corlin | le | Médiation

À Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), le Lycée Paul Éluard accueille un ambitieux « concert de concerts », écrit et piloté par le compositeur contemporain Nicolas Frize. Le projet s’est monté sur un an à l’initiative de l’artiste, qui n’avait pourtant que peu d’expérience en milieu scolaire.

Création de « Je ne sas pas » de Nicolas Frize en 2011. - © Bernard Baudin / le bar Floreal
Création de « Je ne sas pas » de Nicolas Frize en 2011. - © Bernard Baudin / le bar Floreal

En quoi consiste la création « Essaimées », techniquement et musicalement ?

Il ne s’agit ni d’une commande, ni d’une action socio-culturelle, ni d’un projet initié par des tutelles.

C’est une composition de 24 pièces, dont la plupart sont composées par moi, quelques-unes de répertoire (Philip Glass, John Adams, etc) et deux de commande. Elles durent toutes environ cinq minutes, afin de surmonter les craintes habituelles du grand public envers la musique contemporaine, dont la durée des créations n’est jamais connue, et leur contenu potentiellement difficile d’accès. 

Elles seront interprétées par des groupes réunissant au total entre 300 et 400 élèves, au fil de quatre concerts qui vont se déployer simultanément dans plusieurs espaces de l'établissement - le gymnase, le réfectoire, une salle de classe, un amphithéâtre. C’est en quelque sorte un « concert de concerts ». Les élèves sont rejoints par une trentaine de musiciens issus de six conservatoires, tous familiers avec les pratiques amateur, et qui ont encadré cette création. Ces performances sont spatialisées au niveau acoustique et accompagnées par un travail sur les lumières.

Les élèves eux-mêmes ne manipulent pas d’instruments, il aurait été trop long de leur apprendre à en jouer décemment. Ils joueront avec leurs voix et des objets sonores (ballons, etc). Les concerts seront gratuits, accessibles à tous et se dérouleront sur trois jours. 

Sur quelle initiative s’est lancé le projet ?

Il ne s’agit ni d’une commande, ni d’une action socio-culturelle, ni d’un projet initié par des tutelles. Ma structure de production Les Musiques de la Boulangère est soutenue par la DRAC, la Spedidam et la Ville de Saint-Denis, je suis donc arrivé moi-même avec des moyens en le proposant à cet établissement. Je n’ai moi-même que peu d’expérience de création dans un cadre scolaire, du moins aucune de cette dimension là. 

J’ai rencontré les professeurs et quatorze ont souhaité faire participer leurs classes, toutes disciplines confondues.

Le Lycée Paul Éluard est proche des locaux de ma structure, c’est un gros paquebot de 2 000 élèves avec 250 professeurs, je passe souvent devant. J’ai tout simplement fait la démarche d’en rencontrer le proviseur et de lui présenter le projet - en précisant qu’il n’aurait pas à le financer. J’ai ensuite rencontré les professeurs et quatorze ont souhaité faire participer leurs classes, toutes disciplines confondues. Au final, le lycée a fourni un petit apport supplémentaire, voté en conseil d’administration, et la Ville a ajouté une aide. La collaboration a été très harmonieuse et l'équipe pédagogique aurait souhaité réitérer une expérience similaire avec moi - je suis hélas déjà engagé sur d’autres projets l’an prochain. 

Pourquoi cet établissement vous intéressait-il comme lieu de concert ?

C’est une action quasi-militante. Il s’agit tout d’abord d’un lieu de transmission, chargé de beaucoup de symbolique - je garde moi-même un souvenir douloureux du système scolaire. De nos jours, les lycéens n’apprennent que dans la perspective de passer le baccalauréat, ils se conçoivent comme des disques durs. Cette création est l’occasion de les investir sur un projet qui leur rappelle que l’apprentissage doit servir le développement de l’intelligence et de la sensibilité, et leur permettre de  mieux appréhender tous les aspects de la vie. 

Les élèves sont partants pour tout, mais craignent le regard de l’autre.

Ensuite, c’est aussi une façon d’intervenir sur les conditions de l’expérience musicale en live. Le lieu influe énormément notre perception de la musique. Ainsi, sortir la musique contemporaine de ses lieux attitrés, quelque peu coupés du quotidien, désamorce son aspect « descendant », et permet davantage de se l’approprier. Ce déplacement n’est pas feint : ces espaces ne sont pas coupés de leur usage habituel, je ne les vide pas, ils conservent toutes leurs fonctions. Un lycée est aussi un établissement dont l’accès est règlementé, il faut montrer sa carte d’identité pour y entrer, c’est encore un autre rituel pour un public potentiel. 

Comment la pièce a-t-elle été répétée ?

J’ai commencé à travailler dans le lycée en mai 2021, et les répétitions ont commencé en septembre. Les professeurs ont consacré environ une heure par semaine à cette création, après une phase d’initiation au genre contemporain - ce qui peut créer un choc esthétique pour des adolescents dont l’idée qu’ils se font de la musique est encore tributaire de leurs émotions et de leurs identifications. Il s’agit aussi de les désinhiber, car ils sont en soi partants pour toute expérience, mais craignent le regard de l’autre. 

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