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« Pour nous, la crise est une occasion de prendre des risques » (E. Demarcy-Mota, Théâtre de la Ville)

Par Thomas Corlin | le | Diffusion, booking

Au Théâtre de la Ville (Paris 4e), la crise sanitaire a mené à plusieurs expérimentations sur les publics et sur la diversification des activités de l'équipement. Son directeur Emmanuel Demarcy-Mota décrit de l’intérieur la rentrée du lieu, en mettant l’accent sur les démarches en direction du jeune public.

La « Veillée » théâtrale du Théâtre de la Ville, en juin dernier (Espace P. Cardin, Paris 8<sup>e</sup>). - © Jean-Louis Fernandez
La « Veillée » théâtrale du Théâtre de la Ville, en juin dernier (Espace P. Cardin, Paris 8<sup>e</sup>). - © Jean-Louis Fernandez

Le Théâtre de la Ville a renforcé sa programmation tout public à l’occasion de la crise sanitaire. Comment cette démarche s’est-elle enclenchée ?

De façon générale, j’ai toujours milité pour que les théâtres ouvrent pendant les vacances scolaires. Depuis maintenant neuf ans, nous avons mis en place un parcours « enfance jeunesse » pour développer ces publics. Ensuite, depuis quatre ans, nous avons récupéré huit semaines par an en ouvrant nos lieux pendant les vacances de la Toussaint, de Noël, de février et d’avril. La situation de la crise pandémique, avec des familles bloquées, des associations proposant peu d’activités, des publics en difficulté, a été l’occasion d’ouvrir encore davantage.

Actuellement nous préparons déjà l'été, voire l’automne 2021 dans cette optique.

Nous avons donc choisi dès notre réouverture un axe « tout public », qui s’est illustré avec six spectacles, des reprises comme des créations, dans le courant du mois de juillet. Dans le contexte, nous avons pu réaffirmer un théâtre qui s’adresse à tous, et faire réfléchir aussi tous les artistes à ces formes-là, pour qu’ils ne les traitent pas comme un genre secondaire. Par ailleurs, nous avons décidé de la gratuité pour les jeunes jusqu'à 14 ans, ce qui représentera environ 15 000 places. C’est dans l’ordre d’une démocratisation du spectacle. 

Actuellement nous préparons déjà l'été, voire l’automne 2021 dans cette optique, puisque l’expérience a été vertueuse. J’ai lancé une collaboration avec l’hôpital de la Salpêtrière et d’autres institutions pour définir une action adressée à la jeunesse, qui intègrerait aussi le secteur du sport. Le moment est propice pour lancer une académie à la croisée de la santé et de la culture. 

« J’ai trop d’amis » de David Lescot, une création jouée en juillet au Théâtre de la Ville
« J’ai trop d’amis » de David Lescot, une création jouée en juillet au Théâtre de la Ville - © Christophe Raynaud de Lage

Alors que les collaborations avec les scolaires sont compromises, comment travaillez-vous actuellement avec les jeunes publics et leurs intermédiaires ?

Pour cette saison, nous avons malgré tout déjà vendu 7 000 places pour la jeunesse lycéenne. C’est beaucoup, nous en proposons normalement 20 000 à l’année, et nous sommes actuellement en demi-jauge. Nous en venons même à freiner la billetterie pour ne pas tout vendre trop vite, afin de respecter une diversité de salle. Du côté des associations, une grande partie du travail a repris, notamment les ateliers de pratique artistique amateur, en danse ou en chant, hors les murs. 

La limitation de jauge pose un problème de diversité des publics.

Néanmoins, un effet sournois de la Covid-19 et des jauges limitées se fait ressentir : les salles se remplissent vite, ce qui nuit à la diversité du public. Sur une saison, notre objectif est de 200 000 places en temps normal, et il est donc désormais de 100 000 en demi-jauge - les places partent vite. Nous vendons même un peu plus d’abonnements que les années précédentes. Certes ce n’est pas le cas partout, mais le désir du public est bien présent en ce qui concerne le Théâtre de la Ville, et j’ai d’ailleurs rarement l’occasion de le dire - lorsque je déclare que notre billetterie marche très bien dans les interviews télévisées, je suis coupé au montage. 

Il apparaît néanmoins que deux publics sont pénalisés : le public plus âgé qui peut avoir peur de se rendre au théâtre, et les scolaires, parfois privés de sortie par certains chefs d'établissements qui préfèrent s'épargner l’organisation complexe de ce type d’activités - et on peut les comprendre. Cela nous pose donc devant un problème de diversité des publics. 

La Covid-19 a poussé le Théâtre de la Ville à plusieurs expérimentations, comme vous le rapportez dans votre feuille de route de la crise, Tenir Parole. Quelles sont celles qui portent sur les mesures sanitaires ?

« Qui A Tué Mon Père ? » d'Édouard Louis et Thomas Ostermeier
« Qui A Tué Mon Père ? » d'Édouard Louis et Thomas Ostermeier - © Jean-Louis Fernamdez

Pour rassurer les spectateurs les plus fragiles, nous allons tenter des représentations où le dispositif sanitaire est encore plus strict, avec des distanciations encore supérieures à celles en vigueur. Le 26 septembre, Qui A Tué Mon Père ? d'Édouard Louis par Thomas Ostermeier, puis ma mise en scène des Sorcières de Salem le samedi 10 octobre, seront joués dans cette configuration. Nous avons aussi doublé les séances pour certains spectacles, quand cela était possible et que les artistes le souhaitaient. Il en va d’une question de solidarité envers les spectateurs - en réponse à la solidarité dont ils ont su faire preuve, lorsque 8 000 d’entre eux ont fait don de leur réservation pour des spectacles annulés pendant le confinement. 

Nous testons des dispositifs sanitaires depuis notre réouverture le 22 juin. Une quinzaine de spectacles différents se sont joués depuis cette date, et nous avons élaboré des protocoles solides. Un questionnaire sanitaire est par exemple distribué au public dans nos espaces. 

Enfin, un de nos chantiers est d’imaginer des formes nouvelles grâce aux outils numériques, qui pourraient être maintenues en cas de refermeture. Nous engageons 80 comédiens là-dessus, et lançons un appel à projets pour imaginer des supports innovants. 

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