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Festivals : Eurocks, Terres du Son, Cabourg Mon Amour, les retours d’un régisseur

Par Thomas Corlin | le | Matériel

Steve Gabrot est régisseur depuis 15 ans, en tournée comme en festival. Crise de la main d'œuvre, pénurie de matériel, intempéries : il témoigne de première main de la reprise périlleuse de l’activité dans le secteur du live, que cela soit en accompagnant le groupe Feu ! Chatterton sur quelques festivals de début d'été - Terres du Son (Indre-et-Loire), Eurockéennes (Territoire de Belfort) et Cabourg Mon Amour (Calvados).

La grande scène des Eurockéennes en 2017. - © Les Eurockéennes
La grande scène des Eurockéennes en 2017. - © Les Eurockéennes

En tant qu’intermittent régisseur, comment avez-vous traversé la pandémie ? 

Je n’ai pas travaillé pendant toute la période et j’ai conservé mon statut grâce à l’année blanche. Les seuls postes disponibles étaient dans le cinéma, ce qui n’est pas mon rayon, et je suis allé travailler dans les vignes. J’ai repris dès juin 2021, quand le secteur s’est vraiment relancé. 

Vous avez repris par la tournée, avec le groupe Feu ! Chatterton qui était très attendu. Comment s’est-elle déroulée ? 

J’ai choisi de me concentrer sur ce groupe, avec lequel j’avais mes habitudes, qui jouissait d’une grosse actualité et générait beaucoup d’attentes. J’aurais pu trouver mille autres plans de tournée, mais c‘était un choix de me consacrer à un seul projet. Le groupe est solide, mais les conditions étaient encore floues, une grosse incertitude planait encore sur la rentrée, et nous ne savions pas trop où cela allait nous mener.

Les méthodes de travail étaient peu commodes : beaucoup de personnel était encore en télétravail, ce qui n’existait pas, du moins dans ces proportions, sur les tournées d’avant-crise. Les prestataires ont été pris de court : ils manquaient de réserves côté RH, et n’avaient pas réinvesti côté matériel, tout se passait donc en flux tendu. Pour autant, peu de groupes tournaient vraiment à ce moment-là. Feu ! Chatterton s’en sont bien sortis, et cela permettait au secteur de reprendre tranquillement ses habitudes. 

En septembre 2021, tout le monde a voulu repartir pour de bon, et ça s’est compliqué. À la surabondance de tournées et de reports s’ajoutait un à-côté très lucratif que beaucoup avaient oublié : les concerts privés, l’événementiel, lié à la mode, aux marques, qui repartaient en même temps. Les prestataires ont alors connu une surtension, notamment les transporteurs et chauffeurs. Je me suis battu bec et ongle pour obtenir un tour-bus pour Feu ! Chatterton, avançant l’ancienneté de nos relations entre producteurs et prestataires pour passer devant d’autres productions. En France, même des gros artistes américains se sont retrouvés à tourner en van. Les chauffeurs ont travaillé dans une telle pression que certains ont tourné le dos au secteur du live. 

Même avec les effectifs d’avant-crise, le secteur n’aurait pas pu affronter convenablement ce volume d’activité. 

Je ne suis pas sûr que la fameuse « pénurie de techniciens » soit due aux défections dans le métier. Certes, certains ont pu se rendre compte pendant la crise qu’il y avait plein d’autres choses très intéressantes à faire en dehors du live, et j’aurais moi-même pu rester dans mes vignes - mais tout ceci reste marginal selon moi. Même avec les effectifs d’avant-crise, le secteur n’aurait pas pu affronter convenablement ce volume d’activité. 

Question matériel aussi, les choses sont devenues particulièrement tendues : quelques-uns ont en loué jusqu’en Europe de l’Est ou en Israël. En France, un gros groupe a dû truster le marché pour obtenir le kit d’enceintes qu’il voulait et faire ses dates de stades. S’équiper de la console dont nous avions besoin pour jouer avec Feu ! Chatterton a également nécessité des négociations et une organisation inédites. 

Vous êtes intervenus sur trois festivals à la suite autour de fin juin-début juillet. Dans quelles conditions se sont-ils déroulés ? 

Cabourg Mon Amour, dont j’assurais la direction technique, est un petit événement, mais malgré tout la livraison de matériel a été infernale. Les transporteurs n’étaient pas habitués au live, livraient trois jours avant ou après, il a même fallu louer un véhicule en dernière minute pour aller récupérer moi-même du matériel à Paris. À cela s’est ajouté une tempête qui nous a tous pris de court peu avant le début du festival. Par chance, la chaleur et des problèmes de matériel nous avaient empêché de monter la scène à la date prévue, et nous avons probablement échappé à bien des dégâts. Côté personnel, c’était également tendu : nous nous marchions dessus avec le festival Beauregard (Calvados), et nous avons dû bloquer du monde bien en avance. Heureusement, le festival s’est bien déroulé, mais le public n’était pas tout à fait au rendez-vous, ce que l’on peut mettre sur le compte du contexte, ou des choix de programmation, c’est encore difficile à dire. 

J’ai enchaîné presque immédiatement avec la régie de la deuxième scène Eurockéennes, où une société, hélas bien connue dans le secteur et responsable d’autres ratages cet été, a été incapable de livrer le chantier à temps. J’ai dû mobiliser des amis de longue date pour rattraper la situation, dont certains sont des anciens de cette société. Les journées ont été interminables pour les roadies, et j’ai passé mon temps à faire du BTP, et non de la régie. Puis une tempête a traversé le site 15 minutes après son ouverture. Comme à Cabourg, c’est arrivé soudainement, avec des vents à 140 km/h. Heureusement, le public n’était pas encore arrivé en masse, le site ayant eu 20 minutes de retard à l’ouverture, les concerts n’avaient pas encore commencé, et le chapiteau a été vite évacué. Il y a eu sept blessés et un arbre est tombé sur un groupe électrogène. Ce type d’intempéries n’est pas une première aux Eurockéennes, dont l’équipe vient à se demander si le changement climatique ajouté à la charge des installations mises en place n’en seraient pas à l’origine. La journée suivante a donc été annulée pour que les techniciens vérifient toutes les structures. C’était cette fois-ci à hauteur des attentes côté fréquentation, même si les intempéries ont engendré annulations et dépenses supplémentaires. 

Enfin, j’ai travaillé, à distance, sur la préparation technique de Terres du Son. Là, le problème s’est plutôt situé au niveau des attentes de certains artistes, et pas seulement des têtes d’affiche. Les productions semblent avoir du mal à comprendre que des fiches techniques délirantes ne sont pas applicables en condition de festival, et que tous les artistes sont à la même enseigne : par exemple, un écran géant, ça se loue, ça s’organise, ça se chiffre, et il est plus réaliste de le demander quand il s’agit d’un concert en Zénith, organisé avec sa propre équipe de production. Côté public, les scores de billetterie étaient corrects, même s’il y a une baisse de la consommation, probablement due au jeune âge du public qu’attirent les têtes d’affiche rap-hip hop. 

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