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Arts visuels : et pourquoi pas l'intermittence ?

Par Thomas Corlin | Le | Rh, formation, intermittence

Réuni depuis 2018, le collectif La Buse mène une réflexion et un lobbying autour des conditions de travail des artistes-auteurs dans les arts visuels et la littérature. Aurélien Catin, membre du collectif et auteur du pamphlet Notre Condition, relate leurs actions en faveur d’une intermittence similaire à celle déjà acquise dans les artistes et techniciens du spectacle vivant, par delà la logique du droit d’auteur.

Rencontre avec la Buse et la SNAP CGT à Bétonsalon (Paris 13e). - ©  La Buse
Rencontre avec la Buse et la SNAP CGT à Bétonsalon (Paris 13e). - ©  La Buse

Vous faites remarquer que la plupart des avancées sociales n’ont pas atteint le champ des arts visuels. Comment l’expliquez-vous historiquement ? 

La Révolution Française a fait tourner la rémunération des artistes autour du droit d’auteur, ce qui les a mené à se penser comme les propriétaires d’une œuvre immatérielle, dans un rapport au nom, à la création et au fruit de son exploitation marchande. Cela a fait suite à une époque où dominait l’académisme, très lié au pouvoir politique et institué verticalement. De ces cadres le marché faisait table rase et constituait une force émancipatrice. Il y a eu du bon là-dedans, indéniablement, mais cela n’a jamais réellement fonctionné économiquement. La généralisation de la propriété a certes été un progrès, mais elle a entraîné des inégalités. Cette fameuse autonomie de l’artiste a toujours été un fantasme. C’est d’ailleurs à cette époque qu'émerge le mythe de la bohème. 

Le marché a fait table rase de l’académisme, mais aussi généré beaucoup d’inégalités.

Il y a eu une initiative sous le Front Populaire, grâce à Jean Zay, alors ministre de l'Éducation Nationale, qui avait contesté le lien entre droits d’auteur et propriété, en lui préférant un droit de travailler pour se raccorder aux législations conquises dans l’emploi en général. Plusieurs lobbies s’y sont opposés, notamment dans l'édition, Grasset en tête. 

Depuis, aucune mobilisation n’a été recensée dans les arts ni dans les lettres, et très peu d’initiatives parlementaires (si ce n’est lors de la création du régime de sécurité sociale des artistes-auteurs, fin 75), en France ou ailleurs.

Quel est le modèle économique moyen d’un artiste aujourd’hui ?

La doxa ne retient souvent que quelques artistes millionnaires, mais il s’agit pourtant d’une population majoritairement pauvre. Les derniers chiffres de la Maison des Artistes, datant de 2018, révèlent que 53 % des artistes cotisants gagnent moins de 9 000 € par an, avec une disparité notable entre les hommes et les femmes. 

L’artiste-auteur est une catégorie de la sécurité sociale, incluant plasticiens, écrivains, graphistes, paroliers, etc. Ils disposent de trois modes de rémunération principaux : le droit d’auteur (un pourcentage sur la vente des livres ou des œuvres), les honoraires sur facture (pour des prestations, workshops, etc) et des bourses, résidences, etc. Ceux-ci ne suffisent hélas que très rarement pour « faire son année », et ainsi la plupart des artistes cumulent d’autres jobs : assistants d’artiste, régie d’exposition, enseignement ou autre. Atteindre un rythme de croisière de 10 000 € par an provenant d’activités artistiques peut prendre jusqu'à sept ans après la sortie d'école.

Nous souhaiterions sortir de la logique du droit d’auteur pour favoriser celle du cachet, concernant toutes les activités qui ne sont pas de la vente d'œuvre.

Concernant la pure vente d'œuvres d’art, elle repose sur deux piliers. Le premier est public, mais les acquisitions, FRAC compris, ne concernent que 0,6 % des artistes graphiques et plastiques, et c’est même en recul. Le second est privé, c’est le fameux marché de l’art spéculatif, réunissant collectionneurs et investisseurs, il représente beaucoup d’argent mais il est également très sélectif, selon un système « winners take all ». 

Sur quelle alternative travaillez-vous alors ? 

Nous souhaiterions sortir de la logique du droit d’auteur pour favoriser celle du cachet, concernant toutes les activités qui ne sont pas de la vente d'œuvre. Aujourd’hui, à peu près tout, de la direction d’une collection de livres à une séance de dédicace, est réglé en droits d’auteur, ce qui repousse toute évolution salariale et la possibilité d’une assurance chômage. Si nous prenons le cas d’un auteur de BD, celui-ci travaille neuf mois à la planche et, en attendant sa prochaine BD, il n’a rien - c’est donc là qu’interviendrait son intermittence.

Cette réforme devrait alors concerner toute la filière artistique, et pas seulement les artistes à proprement parler. Commissaires, chercheurs, installateurs, etc, sont généralement soumis à la même temporalité du travail artistique.

Comment s’est constitué la Buse et quel écho rencontrent ses idées ?

Les premières réflexions ont été entamées en 2018, par rencontres et mailing-list, avant de prendre forme plus sérieusement en 2019. Aujourd’hui, nous comptons une dizaine de membres actifs (dans la recherche, le commissariat artistique, etc) participant à des réunions hebdomadaires. Bien des artistes étaient déterminés à cesser de limiter la critique sociale à leur production artistique et à se pencher sur leurs propres conditions de travail. Pour autant, il y avait une grande peur de se discréditer dans le milieu en endossant des revendications de ce type. Depuis, le collectif compte un mélange d’insiders et d’outsiders qui relaient nos revendications. En littérature, cependant, notre écho est presque inexistant. 

Nous observons une politisation récente dans les arts, depuis le mouvement Arts En Grève qui a accompagné la contestation de la réforme des retraites.

Pour autant, nous observons une politisation récente dans les arts, depuis le mouvement Arts En Grève qui a accompagné la contestation de la réforme des retraites. Des artistes entre 20 et 30 ans sont intervenus dans ce cadre non pas en tant qu’artistes mais comme travailleurs concernés par le droit à la retraite. 

Nous avons aussi rencontré la DGCA, qui s’est dite réceptive mais impuissante. Toute décision relève du ministère du Budget et, sans surprise, Bruno Le Maire ne nous a jamais reçu. 

Côté syndicats, nous sommes en contact avec le SNAP CGT, Sud Culture et un nouveau syndicat, qui s’est monté pendant la pandémie, le Syndicat des Travailleurs Artistes-Auteurs. Nous avons récemment organisé un événement dans le centre d’art Bétonsalon (Paris 13e), où figuraient certains syndicalistes. 

Nous sommes aussi en contact avec LFI et le PC, le député Pierre Dharréville portera d’ailleurs, s’il est réélu, un projet de loi en niche parlementaire, proposant un revenu de remplacement pour les artistes auteurs. 

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