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Santé mentale : l’INSAART évalue les risques particuliers au secteur culturel

Par Thomas Corlin | le | Rh, formation, intermittence

La culture constitue-t-elle un champ professionnel affectant davantage la santé mentale ? L’association INSAART, portée par des professionnels de la santé, a sondé les conditions de travail du secteur dans une étude, première du genre en France. Précarité, addictions, anxiété : Emma Barron détaille les risques que rencontrent les répondants à l’enquête, exerçant en grande partie dans la musique et le théâtre.

L’INSAART ambitionne de disposer de son propre lieu, à terme. - © D.R.
L’INSAART ambitionne de disposer de son propre lieu, à terme. - © D.R.

Comment le champ culturel se distingue-t-il des autres corps de métier, en termes de conditions de travail ?

Les horaires et la fréquence aléatoire des contrats est assez spécifique au champ culturel : artistes et techniciens travaillent souvent à la mission, et fréquemment le soir, voire de nuit pour certains, contrairement à d’autres activités qui se pratiquent selon des horaires de bureau plus réguliers. Le travail le soir ou la nuit, les horaires longs, n’existent que chez les boulangers, les professionnels de la santé et quelques autres métiers. Enfin, les intervalles entre missions sont rares dans d’autres domaines. 

Le statut de l’intermittence, même s’il est précieux, a aussi ses contreparties : une « course aux heures » existe aussi et pousse à travailler sur des projets parfois détachés de ses objectifs. 

Les addictions sont également plus fréquentes dans la culture, et plus fortement dans la musique, filière très représentée parmi nos répondants. L’exposition à l’alcool et aux substances est courante dans les événements culturels, souvent associés à des événements festifs - et la socialisation du secteur artistique passe aussi souvent par des fêtes. Il existe aussi encore, pour certains, une connexion entre créativité artistique et usage de substances. 

Le champ culturel est souvent idéalisé, notamment par les professionnels de la santé.

Pour les artistes, l’exposition au public, sur scène ou sur les réseaux sociaux, peut alimenter l’anxiété. Les sociétés de production incitent à une sur-visibilité, à se « vendre », et c’est une source de pression non négligeable, rare dans d’autres champs.

Le secteur connaît aussi des problèmes communs à d’autres secteurs, comme les conflits de management, y compris au sein même d’un groupe de musique, dans lequel peuvent émerger des formes de hiérarchie.

Naturellement, travaillant en milieu hospitalier, je peux témoigner du fait que la crise a eu des conséquences sur toute la population, mais la culture, ayant été particulièrement exposée pendant la crise, a connu des déboires uniques : le « non-essentiel » est gravé dans les mémoires et l’impact au long terme de la crise au niveau économique travaille jusqu’aux personnels administratifs. 

Quelques chiffres de l'étude

• En janvier 2021, 72 % des répondants présentaient des symptômes dépressifs récents (sous 15 jours), contre 15 % des français à la même période.

• 74 % citent l’insécurité de leur emploi, et 72,6 % la rémunération, comme des conditions de travail défavorables.

• 59,7 % considèrent que leurs horaires de travail affectent leur qualité de vie.

• 72,2 % estiment ne pas avoir un temps de sommeil suffisant (contre 45 % en France).

• 73,4 % sont en dessous du salaire moyen en France.

Les professionnels de santé doivent-ils adapter leurs soins à ces enjeux ?

Il existe une méconnaissance du champ culturel, souvent idéalisé comme une sphère où les gens font ce qu’ils aiment le plus dans un environnement bienveillant, ignorant ainsi toutes les difficultés propres aux arts. Aussi, les professionnels de la culture sont souvent sujets aux troubles anxieux, qui ne sont pas traités par les Centre Médico-Psychologiques (CMP), eux-mêmes souvent saturés, et ne justifient pas non plus les 120 € de consultation chez un psychologue en cabinet. 

Comment l’INSAART cherche-t-il à répondre à ces besoins ? 

Sophie Bellet-Vinson, psychologue, et moi-même, psychiatre, avons toutes deux un pied dans la culture et nous avons lancé INSAART sous forme associative avant la crise dans l’idée de créer une structure adaptée à ces réalités. Le projet se structure autour de trois pôles : les soins (santé mentale, prévention, etc.), la créativité (comment remettre le pied à l'étrier après la crise) et la structuration professionnelle (comment évoluer dans sa carrière, voire en changer). 

Nous envisageons aussi, à terme, de faire circuler un bus itinérant sur des lieux et des événements, et d’ouvrir notre propre espace.

Nous avons commencé le projet de façon bénévole, avec une simple adhésion de 10 € et des consultations à prix libre, selon les moyens des patients. En 2021, nous avons suivi jusqu'à 150 patients et, même au pic de notre activité, nous avons pu trouver le temps pour tous. Le groupe de santé Audiens nous soutient sur le volet « structuration professionnelle », et nous échangeons avec les ministères - qui, pour l’instant, nous redirigent les uns vers les autres, entre la Santé, le Travail et la Culture. Nous envisageons aussi, à terme, de faire circuler un bus itinérant sur des lieux et des événements, et d’ouvrir notre propre espace - les consultations se font souvent en visio pour l’instant, ou dans nos cabinets respectifs. 

Votre étude étant unique en France, comment la mettre en perspective ? 

Ce n’est, hélas, pas possible, nous n’avons pas de point de comparaison avec l’avant-crise. D’autres enquêtes ont été menées ces dernières années, au Danemark, au Royaume Uni, en Australie, et leurs conclusions sont proches des nôtres. Nous nous sommes inspirées de questionnaires utilisés auprès des personnels de santé pour mener cette étude, et l’association Cura a procédé avec des questions similaires dans le champ de la musique - nous comptons compléter nos résultats. 

L’enquête sera renouvelée à terme, notamment si le monde de la culture venait à connaître des réformes. Les tendances évoluent peu, il n’est donc pas pertinent de la reconduire trop vite. 

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